Espace Rencontres

La vie insoupçonnée des seniors sur les sites de rencontres

La vie insoupçonnée des seniors sur les sites de rencontres

Les seniors les plus âgés n’hésitent plus à franchir les portes des sites de rencontre en ligne. Discrets derrière leurs écrans, ils sont même de plus en plus nombreux à se rencontrer.

A l’encontre des idées reçues, 8% des plus de 75 ans surfent sur des sites de rencontres en France. Loin des regards et des jugements, ces 500.000 Français nouent en ligne de nouvelles amitiés, vivent de véritables histoires d’amour ou explorent parfois pour la toute première fois leur sexualité. Dans son cabinet lyonnais, le sexologue Dr Gérard Ribes estime même qu’un tiers de ses patients de plus de 65 ans se sont rencontrés via des sites de rencontres. «Il faut oublier l’image du petit vieux desexué», alerte le psychiatre de formation, qui veut mettre à mal les préjugés sur les personnes âgées. Finis les papys et les mamies gâteau. «Il n’y a pas de date de péremption à partir de laquelle on ne pourrait plus avoir de relation.»

Pourquoi une telle discrétion sur ces nouvelles pratiques de rencontre et d’amour ? «Si l’on sort du cadre de la jeunesse et d’un certain standard physique, la sexualité ou même le besoin d’affection deviennent obscènes, pervers et n’ont plus le droit d’exister», explique Francis Carrier, président de l’association Grey Pride. «Pourtant, même Carla Bruni sera vieille un jour et continuera d’avoir des envies à exprimer !» Curieux de ces histoires insoupçonnées et peu racontées, nous nous sommes inscrites sur des sites qui s’adressent aux seniors, avons consulté leurs profils et lancé des appels à témoignages pour comprendre la façon dont Internet offre à certains une seconde jeunesse.

Même s’ils ne sont pas nés avec une souris d’ordinateur entre les mains, les baby-boomers (65-75 ans) et les plus âgés (75 ans et plus) sont contre toute attente plutôt à l’aise avec le numérique. Comme les plus jeunes, ils vont sur les sites de rencontres, remplissent leurs profils avec des photos (pas toujours bien cadrées), une description physique, renseignent la case «hobbies» avec précision et choisissent avec soin leurs pseudos.

Ceux qui ont le plus de mal avec l’informatique n’hésitent pas à se faire aider. Comme André, 88 ans, qui vit dans les Hautes-Pyrénées : «J’ai demandé à mes petits-fils de me prendre en photo», reconnaît-il, amusé. Dans le jardin, dans le fauteuil, de plain-pied, en portrait. «J’ai mis un peu de temps à comprendre comment tout ça fonctionnait mais ils m’ont bien expliqué et j’ai la chance d’avoir une bonne mémoire», ajoute cet ancien contrôleur technique.

«Plus on avance dans l’âge, plus les membres sont impliqués», assure Sophie Ak Gazeau, vice-présidente de DisonsDemain.fr. «Les seniors sont aussi plus transparents pour parler de leurs petits défauts, sont plus directs sur leurs attentes et passent plus vite au premier rendez-vous » ajoute-t-elle. Certains sont même très motivés, à l’image de Guy, qui s’est inscrit sur Meetic à de 74 ans. «Il était capable de faire 200 km pour rencontrer une dame avant de trouver l’âme sœur», se souvient son voisin Sergio, la soixantaine.

Leur seule coquetterie ? L’âge. C’est un sujet délicat pour Jean*, qui indique sur son profil avoir 73 ans alors qu’il en a 85. «Si je dis la vérité, je suis sûr que j’aurai moins de succès», se défend-il.

Doctorante à la Sorbonne nouvelle, Lucie Delias étudie les usages numériques des 65-75 ans. Elle a constaté que les femmes étaient moins présentes sur les sites qui s’adressent uniquement aux seniors. «Elles préfèrent parler à des hommes de leur âge sur des sites plus généralistes car ça les ramène moins à leur identité de seniors».

 

Beaucoup cherchent quelqu’un pour «partager des moments», voire s’investir dans une «relation sérieuse». Certains se montrent même un brin lyrique : «Où êtes-vous la belle au bois dormant ? Je serai patient, je vous attendrai», déclare Momo, 84 ans, qui souhaite «rencontrer l’âme sœur». Les utilisateurs les plus âgés que nous avons trouvés avaient 90 ans passés. Coupe courte, cheveux blancs, posant devant un plan d’eau, Jacquotte, 92 ans, cherchait «un homme valide, doux, gentil, naturel, simple et bien dans sa peau âgé entre 75 ans et 85 ans pour parler, sortir, rire et plus si affinités».

L’espérance de vie s’étant allongée, «il y a moins de veuvage à la retraite mais beaucoup de gens se séparent à ce moment-là», constate la chercheuse Lucie Delias. Les demandes de divorces chez les retraités ont même augmenté dans le courant des années 2000. «Les célibataires ont envie d’avoir une nouvelle vie, quitte à tout recommencer». Après le décès de son mari, Louise*, 71 ans, a ressenti ce besoin. «Quand vous vous retrouvez seule, les gens en couple sont sympathiques mais ils ne vous invitent pas chez eux, donc vous cherchez à reformer un couple pour exister». Auteure du livre Amours de vieillesse, Marick Fèvre abonde : «Il y une pression qui s’exerce sur les seniors célibataires. La norme reste le couple. Si vous êtes seuls, ça veut dire que vous vous laissez aller et on vous diagnostique une dépression».

Parler des seniors sur les sites de rencontres amène forcément à évoquer leur solitude. Tous le disent : ils se sont inscrits pour briser ce sentiment devenu trop envahissant. Attablé dans un bar de l’Est parisien, par une froide après-midi de décembre, Bernard est veuf depuis 17 ans. Il sort de temps en temps au restaurant «pour écouter les gens parler» car chez lui, «il n’y a que la télévision» et ses deux chats pour lui tenir compagnie. C’est au hasard d’une publicité pour Meetic que cet ingénieur à la retraite découvre l’univers des sites de rencontre. Il ne connaissait rien à l’informatique. «C’est mon beau frère qui m’a fait acheter un ordinateur et m’a montré comment ça marchait», explique-t-il en sirotant un mojito sans glace.

Lui cherche surtout «des gens pour discuter, une bonne copine que je pourrais appeler et avec qui je pourrais aller au restaurant». Mais pas de relation sentimentale. «L’amour, c’est galvaudé», balaie-t-il gentiment. Depuis un an, il est sur Maxirencontres.fr, un site exclusivement dédié aux seniors. Chaque semaine, il envoie le même petit message à une nouvelle destinataire :

Les réponses se font rares. Il a tout de même invité «trois-quatre dames âgées» au restaurant et discuté avec une dizaine d’autres virtuellement. «J’avais réussi à créer des liens mais ça n’a pas duré. J’étais un peu déçu, je n’ai pas dû faire ce qu’il fallait», dit-il tout en essayant de garder le sourire.  

Internet, c’est mieux que les thés dansants

Dans la Somme, Louise, ancienne technicienne en laboratoire, a surfé pendant six années sur les sites de rencontres et dit être sortie au restaurant avec une trentaine d’hommes. Veuve et tout juste retraitée, elle recherchait une relation amoureuse. Il y a eu une jolie histoire mais aussi des loupés, des malpolis, des indélicats. «Je me souviens de ce monsieur qui s’était mis à draguer ma sœur alors qu’il me faisait déjà des avances. Pour se venger, on a fini par lui envoyer une photo de nous deux. Bizarrement, on n’a plus jamais eu de nouvelle de sa part», rit-elle aujourd’hui.

Malgré tout, Louise continue à préférer Internet aux lieux traditionnels de rencontres comme les thés dansants. D’abord, parce que le web offre plus de discrétion. «Je veux éviter les remarques de mes enfants qui pensent que quand on devient veuve, la vie amoureuse doit s’arrêter. Honnêtement, je pense que j’ai le droit à une seconde vie, l’amour des enfants ne suffit pas». Quant aux thés dansants, elle a des idées bien arrêtées. «Il faut savoir qu’il y a plus de femmes que d’hommes donc ça crée des tensions entre les dames qui se disputent pour danser avec le même homme. C’est un milieu très concurrentiel». Et puis il y a cette désagréable sensation. «On a l’impression que les hommes viennent faire leur marché et qu’on est un simple jambonneau. J’ai donc arrêté d’y aller».

Dans les Hautes-Pyrénées, André, 88 ans, a fini par trouver l’amour. Inscrit en mars 2016 sur le site Jecontacte.com, il a rencontré Françoise, 77 ans. «On vit ensemble depuis un an», annonce-t-il fièrement. Après plusieurs mois passés à se parler sur Skype, les deux tourtereaux ont fini par se rencontrer malgré les 800 km qui les séparaient. «J’étais veuve depuis 4 ans, on s’entendait bien alors j’ai décidé de quitter mon appartement et de m’installer chez lui», raconte Françoise. La recherche d’affection, l’envie de partager des moments à deux l’ont convaincu de sauter le pas. «C’est important les petits mots gentils. Maintenant, il m’appelle ma petite poupette», sourit-elle. «Elle fait partie de la famille», renchérit André à ses côtés qui nous raconte la genèse de l’histoire. «Mon épouse est atteinte de la maladie d’Alzheimer depuis 1999. Pendant onze ans, je me suis occupé d’elle mais à partir de 2010, elle ne me reconnaissait plus. J’ai donc décidé de la quitter», raconte-t-il. André continue d’aller la voir tous les 15 jours en maison de retraite, parce qu’il «l’aime toujours». «Malgré mon âge et cette situation, je voulais encore profiter de la vie», explique-t-il. Aujourd’hui, «je me sens mieux et j’ai l’impression d’avoir retrouvé ma vie d’avant».

L’amour oui, mais pas forcément sous le même toit. Si les hommes aiment l’idée d’un emménagement à deux, beaucoup de femmes redoutent de tomber sur ces hommes souhaitant retrouver une «dame» pour s’occuper d’eux. «Après avoir été mariés 50 ans et s’être occupé des enfants, cette perspective les fait fuir», reprend la doctorante Lucie Delias. «D’où le fait qu’elles s’inscrivent surtout pour chercher quelqu’un qui les accompagnera dans leurs activités, en voyage et en week-end».

Même parmi les plus aventureuses, les femmes seniors s’imposent souvent plus de limites que leurs homologues masculins. «Je suis souvent sollicitée par des plus jeunes, d’une cinquantaine d’années, et c’est quelque chose que je n’arrive pas à comprendre», s’interroge Andrée- Jeanne, septuagénaire. «Beaucoup d’hommes de mon âge n’ont pourtant aucun problème à exiger de fréquenter des femmes qui ont 25 ans de moins qu’eux. J’ai même rencontré un homme de plus de 70 ans qui ne ciblait que des femmes de 35 ans !».

Au-delà des rencontres amicales et amoureuses, d’autres (re)découvrent avec Internet une sexualité et des pratiques restées longtemps taboues. «Quand je me suis mariée la première fois, ma mère m’a dit de faire ce que mon mari voulait», explique Louise, 71 ans. Résultat, après trois mariages, «je suis arrivée à la soixantaine sans rien connaitre de la sexualité». Les sites médicaux qui abordent les questions de sexualité ont été une porte d’entrée sur le sujet. «Comme je ne savais pas ce qu’était une fellation, je suis allée voir une vidéo pédagogique qui était très bien faite», confie Louise, qui est loin d’être la seule à faire ce genre de recherches. En 2015, une étude américaine a montré que les seniors investissaient largement Internet pour s’informer sur la sexualité et obtenir des conseils pour conserver leur libido. Même constat en France où les questions liées à la sexualité sont récurrentes sur les forums fréquentés par les seniors, même si on ignore l’ampleur de ce phénomène.

Pour le Dr Ribes, il n’est pas surprenant que les «baby boomers» investissent davantage ces sujets : «C’est une génération qui s’est construite dans une dynamique de développement personnel et pour laquelle la sexualité est un élément important», décrypte-t-il, tout en rappelant que les années 1960 ont été marquées par de profonds changements qui ont contribué à une certaine libération des mœurs.

«Mai 1968 a tout changé !» s’exclame Andrée-Jeanne, 74 ans. «Mariée à 18 ans après deux ans de chaste relation, je n’avais jamais vu un homme. Mon mari n’était pas très porté sur la chose, alors toute ma vie j’ai eu des amants ! Aujourd’hui, les sites de rencontre démultiplient les possibilités», raconte cette périgourdine libérée, qui affirme avoir testé au moins cinq sites de rencontre différents. «Si votre question est de savoir si les vieux baisent, croyez-moi, ça oui», ajoute-t-elle avec provocation. Internet serait-il synonyme de libération sexuelle pour les seniors ? «Le web ouvre des horizons mais ne change pas fondamentalement la vie sexuelle des gens», nuance la chercheuse Lucie Delias. «Ceux qui étaient actifs hors ligne restent actifs en ligne, et inversement».

La rencontre ne finit cependant pas toujours au corps à corps. Pendant plusieurs années, Jean, 85 ans, a multiplié ce qu’il appelle «des rencontres physiques frauduleuses». Un tempérament un peu volage, un mariage ronronnant et l’absence d’intimité avec son épouse l’ont poussé à s’inscrire sur des sites de rencontre pour des aventures, après avoir testé le Minitel. «Mais passé le cap des 82 ans, c’est devenu plus compliqué», admet le retraité marié. «J’ai donc opté pour les conversations téléphoniques érotiques».

À l’écouter, cette technique rencontrerait un certain succès. «Au début, elles sont un peu réticentes mais après, la plupart sont satisfaites», s’enorgueillit cet ancien haut cadre dirigeant. Inscrit sur deux sites différents, Jean surfe discrètement sur son iPad à raison d’une heure par jour et donne rendez-vous sur Skype à l’occasion. «Ça peut paraître immoral mais ça m’occupe», ajoute le retraité. Certains échanges ont beau rester parfois purement virtuels, beaucoup s’en ravissent. «Ça donne le sentiment qu’on peut encore plaire par l’esprit», s’amuse Louise, 71 ans.

Drague, plaisirs, jeux de séduction, rencontres amicales… Les seniors que nous avons interrogés se sont montrés globalement satisfaits de leur expérience sur les sites de rencontres mais tous nous ont fait part «d’un gros problème»: les tentatives d’arnaques par de jeunes prétendants, souvent basés à l’étranger.

Cachés derrière de faux profils, «ils enchaînent les promesses d’amour et font en sorte de vous entraîner assez vite vers Skype ou votre boîte mail», raconte Corinne*, 71 ans. «Là, ils vous envoient tout un tas de photos, vous séduisent et commencent à vous parler de leurs problèmes». Des problèmes d’argent bien entendu. «Et puis vous vous mettez à envoyer des sous». Parfois, les montants sont importants. Corinne s’est faite escroquer de 200.000 euros en tombant sous les charmes d’un malfrat. «Toutes mes économies. Ça m’a détruite», commente la septuagénaire. «Ma fille a même voulu me placer sous tutelle». Corinne a fini par porter plainte en 2010 mais «ça n’a jamais abouti».

Sur le site arnaqueinternet.com, ils sont des milliers à partager ce type d’histoire. «Il est plus facile d’arnaquer un senior qui se sent seul et qui a du mal à nouer des contacts. Souvent en manque d’affection, ce dernier peut baisser sa garde et se faire avoir», commente encore la doctorante Lucie Delias.  

À Paris, Bernard reste méfiant depuis qu’il s’est fait escroquer de 125.000 euros par une femme plus jeune qu’il avait rencontrée en ligne. Son histoire ressemble à beaucoup d’autres : il a voulu l’aider en lui prêtant de l’argent pour son fils malade, puis pour une amie qui devait se faire amputer et qui n’avait pas de couverture santé… Au fil du temps et au gré des mensonges, les sommes se sont accumulées jusqu’à ce que Bernard découvre la supercherie. Depuis, «dès qu’une femme d’une trentaine d’années vient me parler, je suis pratiquement sûr qu’elle en veut à mon argent». Mais Bernard a trouvé la parade : «mon beau-frère m’a montré, je sais comment les bloquer sur Skype maintenant».

S’offrir une seconde vie après une séparation ou la perte d’un conjoint est un cap difficile à passer dans la vraie vie. L’avantage avec les sites de rencontres, c’est qu’il est possible de retrouver l’amour à son rythme. Chubby*, un homme de 69 ans au regard tendre, l’a vécu après «38 ans d’amour fou et un accompagnement de fin de vie de plus de deux ans».

Il lui a fallu «plus de deux ans de reconstruction» après la mort de son conjoint, et du temps pour mûrir l’idée d’une nouvelle rencontre. «Un jour, on saute le pas, le manque de l’autre, le manque d’échange, le manque “de peau”», raconte-t-il. Une étape pas forcément évidente, souligne Marick Fèvre, auteure d’Amours de vieillesse. «Lorsqu’on reprend une vie amoureuse, on s’interroge, on se demande si on va plaire», souligne-t-elle. «Internet laisse le temps de parler avant de créer une rencontre physique», complète le Dr Ribes.

Pour Marcocho*, un homme divorcé de 73 ans, le web a aussi permis d’assumer un coming-out tardif. «Le nombre d’hommes mariés (à une femme) dans les demandes de rencontres gay est vraiment important» raconte-t-il. «L’envie de connaître autre chose sûrement, car moi, une fois libre, je suis devenu un homme épanoui», confie le retraité. Pas de quoi surprendre la chercheuse Lucie Delias : «Beaucoup de recherches montrent qu’Internet peut représenter une “révolution” pour les gens qui ont une sexualité minorisée (LGBT, etc.)».

*Le prénom a été modifié

Aux personnes qui ont accepté de témoigner : Bernard, André et Françoise, Andrée-Jeanne, Louise*, Sergio, Jean*, Corinne*, Chubby* et Marcocho*.

Adrien Guilloteau, responsable édition

Le service infographie du Figaro

Roman Geyer, journaliste vidéo

Source

http://grand-angle.lefigaro.fr/la-vie-insouponne-des-seniors-sur-les-sites-de-rencontres